LES DEUX MYTHES DE LA MÉRITOCRATIE COMME FACTEUR D’ÉGALITÉ (jeudi, 13 juillet 2017)

Je viens d’avoir une discussion tendue sur facebook, si toutefois on peut parler de discussion avec des sourds. Un ami avait posté l’extrait d’article suivant :

« Je vise l'égalité. Or on ne lutte pas contre l'inégalité en imposant un système égalitaire, mais en imposant une inégalité inverse. Etant admis que les "fils et filles de" ont plus de chance de réussir que ceux qui n'héritent pas d'un carnet d'adresses ou d'un patrimoine, l'école doit opposer à cette inégalité patente une inégalité totalement indépendante : en l'occurrence, celle de l'intelligence et du savoir. L'école est en crise parce que tout a été fait pour que l'intelligence et le savoir ne puissent pas introduire une inégalité qui corrige l'inégalité héritée. L'école a renoncé à tout mécanisme de mobilité sociale fondé sur l'intelligence et le savoir. »

Jean-Claude Milner, interviewé dans le dernier numéro de Causeur

J’ai posté le commentaire suivant : « Il n'y a qu'une Egalité : l'égalité en droits (et en devoirs, entre citoyens). Or l'inégalité en droits passe par la monnaie. C'est la monnaie qui incarne les droits et qui, de par sa nature et son fonctionnement, ne peut pas se répartir également. Mais il est évidemment plus facile, quoique vain, de prétendre atteindre l'Egalité en réformant l'éducation que de s'attaquer à Largent pour y parvenir réellement. Cela fait 200 ans que les soi-disant défenseurs de l'Egalité débitent ce genre de foutaises ! Ils ne veulent pas l'Egalité, dont ils ne savent absolument pas en quoi elle consiste. Ils prônent moins d'inégalités dans un système intrinsèquement inégalitaire qu'ils se gardent bien de remettre en cause. Résultat ? Zéro. Ha ! ils peuvent bien se faire passer pour des philosophes ; en tant que révolutionnaires, ils ne valent pas un kopeck. »

J’ai dès lors été pris sous le feu croisé de gens qui, quoique ne niant pas l’importance de l’argent, ne voyaient pas le rapport avec le sujet, m’accusaient de monomanie, m’agressaient en me reprochant d’être agressif, me reprochaient de fermer la discussion faute de pouvoir me répondre sur le fond et au lieu de développer leurs propres arguments (dont je n’aurais fait qu’une bouchée), déploraient de ne pouvoir discuter en bonne compagnie, bref multipliaient les tentatives de déstabilisation pour bâillonner l’empêcheur de tourner en paix autour du pot que je suis. Le système est monétaire, Largent en est le moteur, tout en porte fatalement la marque, mais il est interdit de le voir et encore plus de le dénoncer. On peut parler de tout à condition de ne jamais rien dire d’essentiel. Bien sûr, personne ne niera que Largent est roi, mais tout le monde se liguera pour l’évacuer des discussions particulières et en faire, au final, le plus grand des tabous. Comme si Largent pouvait exister sans avoir aucune incidence ! Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Margaritas ante porcos !

Quoi qu’il en soit, le sujet est intéressant et je voudrais le traiter ici à fond. J’ai déjà annoncé ma position de principe, sur la nullité de la méritocratie comme moyen d’atteindre l’Égalité. Je vais néanmoins approfondir et développer trois points : 1) Qu’est-ce que l’Égalité. Pourquoi Largent l’empêche. Comment l’instaurer. 2) Qu’est-ce que la méritocratie. Pourquoi elle est nulle, par principe, comme moyen d’atteindre l’Égalité. 3) Pourquoi la méritocratie est en soi un concept nul en pratique. Fort de ces explications, je commenterai ensuite l’article.

Tout d’abord, donc, qu’est-ce que l’Égalité ?

L’égalité est un rapport, une comparaison entre objets qui se révèlent finalement être de la même dimension ou de la même étendue. Sur le plan social, l’Égalité ne peut concerner que des individus qui ont des rapports entre eux, à savoir les citoyens, et avoir pour objet ce qui précisément les relie, à savoir les devoirs qu’ils ont les uns envers les autres et, par suite, les droits que, par lesdits devoirs, ils génèrent les uns pour les autres et se garantissent mutuellement. Les citoyens sont différents par nature, en tant qu’être humains, mais ils sont plus que des êtres humains : ils sont des êtres sociables, ils appartiennent à une société donnée qui fixe de manière générale, et non selon les individus, des conditions d’appartenance et impose donc à tous les mêmes devoirs et reconnaît et garantit à tous les mêmes droits. (La société n’est jamais que l’ensemble des citoyens. Des devoirs envers elle, sont des devoirs envers ses concitoyens. Des droits garantis par elle sont générés et garantis par les citoyens.) Il n’y a pas de droits sans devoirs, et pas de devoirs sans réciprocité, sans égalité. Nul ne peut avoir de devoirs envers un autre qui n’a pas les mêmes devoirs envers lui. Ainsi des citoyens, au vrai sens du terme, sont égaux en devoirs et en droits. Hors de cette Égalité, point de devoirs, de droits, de citoyens, de cité ; seulement des mots vides de sens. Il n’y a qu’une Égalité en tant que principe social, qu’une Égalité souhaitable, possible et nécessaire : celle des citoyens en devoirs et en droits.

Après « défendre ses concitoyens », le principal devoir du citoyen est de « participer à la vie de la cité selon ce qu’elle considère comme une participation ». C’est le fait de prendre part qui fait de lui une partie. Les citoyens ne sont pas égaux en devoirs parce qu’ils font la même chose, mais parce qu’ils font tous, dans le domaine qui est le leur, ce que la cité exige au minimum d’eux. (Notons bien que les devoirs envers la cité consiste en des activités au profit de la cité et de ses concitoyens. Un individu qui conserverait le fruit de son activité ou en serait le seul bénéficiaire n’aurait rempli aucun devoir envers la cité et ses concitoyens, ne serait pas citoyen, et nul ne lui devrait rien en retour.) Et c’est grâce à ce dévouement envers elle que la cité peut et doit offrir des bienfaits à ses citoyens, des bienfaits auxquels chaque citoyen, qui a contribué à leur existence, a droit également. Parmi tous ces bienfaits issus de la combinaison des devoirs figurent les biens (éphémères, tels la nourriture, ou relativement durables) et les services destinés à satisfaire des besoins et désirs individuels. Pour ce qui est des services, chacun peut en jouir quand il veut ou à son tour, si la Demande excède l’Offre à l’instant « T ». Pour ce qui est des biens auxquels tous les citoyens ont droit du fait même qu’ils soient citoyens, plusieurs cas se présentent.

1) Si la production de tel bien est faible en comparaison de la Demande, alors la cité, qui doit en assurer une part à chacun, peut, selon la nature des biens en question, soit diviser la production en parts relativement égales, soit limiter, d’une manière ou d’une autre, la quantité à laquelle chacun peut prétendre durant une certaine période, libre à lui d’user de ce droit en tout ou partie. Quoique la cité ne puisse mieux faire dans de telles conditions, aucune de ces deux méthodes égalitaristes n’est pleinement satisfaisante.

2) Si la production est massive et les biens disponibles en abondance, alors la cité peut laisser ses citoyens y accéder librement. La seule condition pour que cette méthode fonctionne est que la citoyenneté puisse être dûment attestée. Et si cette méthode n’est pas a priori sans inconvénients, elle a, outre l’avantage de la simplicité, celui d’assurer à tous une liberté aussi étendue que possible et de susciter un dynamisme économique incomparable.

Or les « sociétés » occidentales sont dans cette deuxième situation, à la différence près que l’accès au marché n’est pas libre ; il n’est pas conféré par la citoyenneté mais par le fait de détenir de la monnaie et en proportion des unités détenues. Ce système, monétaire, qui n’a plus de raison d’être est l’héritage de l’époque révolue de la production artisanale, et même des productions primitives. La monnaie est soi-disant un étalon de la valeur marchande qui permet de faire du troc indirect ou en deux temps. (C’est d’ailleurs pourquoi elle passe elle aussi de main en main.) Elle repose fondamentalement sur la même logique et la même croyance que le troc, puisque c’est du troc même qu’elles sont nées. Le troc consiste en un échange d’objets entre individus et en une mise en équivalence (égalité de valeur) des objets en question. La croyance qui sous-tend ce mode d’échange est que « la notion de valeur marchande est nécessaire pour échanger ». Vu que la notion de valeur marchande n’a de sens que si des objets sont mis en équivalence, donc échangés entre eux, il suit que la croyance que « la notion de valeur marchande est nécessaire pour échanger » porte en elle le schéma du troc, dont le système monétaire n’est qu’un développement. La monnaie est une unité de valeur parce qu'elle sert à représenter les objets sous forme de valeur dans le cadre d'un mode d'échange reposant sur la croyance que « la notion de valeur marchande est nécessaire pour échanger » ; elle est la manifestation visible (quoique de moins en mois) de cette croyance parce qu'elle représente les objets et sert elle-même d'objet d'échange. Élémentaire ! Pourtant, que ne faut-il pas faire et subir pour faire entendre cette évidence !!!!

Cela dit, il faut maintenant comprendre les conséquences, d’un point de vue social, de tout mode d’échange fondé sur cette croyance que le Civisme appelle « Largent ». La notion de valeur marchande implique nécessairement un mode d’échange matérialiste, individualiste et inégalitaire. Matérialiste, parce que focalisé sur les objets et leur soi-disant valeur. Individualiste, parce que les individus ne s’activent que pour eux-mêmes, qu’il s’agisse pour eux de disposer de produits à échanger ou de se procurer de la monnaie. Inégalitaire, parce que la notion de valeur n’existe que dans les différences de valeurs, de prix des produits, de prix du travail et, au final, de droits. Au surplus, les valeurs ne sont jamais que l’expression d’un rapport de force. C’est le plus fort qui dicte les prix, selon ses intérêts. Déjà, nous voyons que pareil mode d’échange n’a aucune dimension sociale, ni dans ses buts ni dans ses acteurs. Mais c’est sous sa forme monétaire que les aberrations sont le plus frappantes.

La monnaie est, en théorie, le moyen que les travailleurs reçoivent en contrepartie de leur travail pour accéder au marché qu’ils ont contribué à alimenter en biens et services. C’est un juste retour des choses en apparence. Sauf que leur droit d’accès au marché est proportionnel aux unités dont ils disposent, et que ceux qui les payent, et dans la dépendance desquels ils sont, ont non seulement l’intérêt mais encore le pouvoir de les payer le moins possible, pour garder plus de monnaie pour eux et avoir eux-mêmes plus d’accès. Sauf, encore, que l’accès au marché est la porte de la plupart des droits et que la monnaie, en matérialisant ainsi les droits, en imposant le besoin d’en avoir, en obligeant les individus à s’en dépouiller (c’est-à-dire à payer) pour en jouir, en les habituant à la voir circuler et à perdre ainsi de vue sa véritable nature, en passant de main en main, en se gagnant toujours aux dépens d’autrui, en permettant de s’en procurer autrement qu’en travaillant, en légalisant le vol lui-même, en donnant à ceux qui en ont le plus du pouvoir sur tous les autres, la monnaie, dis-je, est dans l’impossibilité de se répartir également, de sorte que les individus sont fatalement inégaux en droits, les mieux lotis n’étant pas même ceux qui méritent le plus. Et pourquoi la monnaie garantirait-elle ou permettrait-elle seulement l’Égalité ? Ce n’est pas plus sa fonction que cela n’est dans sa logique. La logique monétaire n’est pas la logique sociale. Le système monétaire est intrinsèquement inégalitaire parce que « Société » et « Égalité » sont des concepts qui lui sont totalement étrangers. Les hommes, qui eux ont une sensibilité sociale, ne peuvent rien faire pour compenser, n’ayant eux-mêmes de ces concepts que des conceptions dénaturées et ne pouvant contrebalancer les mécanismes monétaires auxquels ils souscrivent de fait en ne remettant pas en cause la monnaie, et encore moins Largent.

Sisyphe.jpeg

L’inégalité est absolument indépendante des hommes (même si ceux-ci peuvent l’aggraver) ; elle est due à l’origine, à la nature et au fonctionnement de la monnaie. Celle-ci fonctionne selon deux principes : celui des vases communicants, et celui de l’attraction. Les vases communicants, parce qu’elle se gagne aux dépens d’autrui, de sorte qu’elle circule et que, pour qu’il y en ait ici, il fait en prendre là. L’attraction, parce que, comme elle circule et qu’elle incarne des droits, donc du pouvoir, des pôles d’attraction se créent qui font que l’argent va à l’argent. Ainsi, non seulement le système monétaire est inégalitaire mais il est dans sa nature que les inégalités s’accroissent. Il y aura donc toujours des riches et des pauvres dans un système monétaire, des riches de plus en plus riches, des pauvres de plus en plus pauvres. Quelques secousses peuvent ébranler les fortunes, mais le temps fera qu’elles se reconstitueront. Et peu importe finalement qui est riche, qui est pauvre. Dans ce Monopoly grandeur nature, les hommes ne sont que des pions. Les têtes peuvent changer ; la règle ne change pas.

Pour que la société renoue avec l’harmonie, elle doit suivre les Principes de l’ordre social. La seule chose qui justifie qu’un individu ait accès au marché, et accès librement, c’est qu’il ait contribué à l’alimenter, c’est qu’il ait rempli ses devoirs, en un mot, c’est qu’il soit citoyen. Quand tous les citoyens peuvent accéder librement au marché (dans les limites de la nature des choses et éventuellement des lois), quand ce droit est conféré par la citoyenneté elle-même, il n’y a plus de monnaie, plus de prix, plus de salaires, plus de riches, plus de pauvres, mais l’égalité en droits et une liberté aussi étendue que possible pour tous. Alors les hommes ne sont plus défigurés par ce qu’ils possèdent et qui est à la portée de tous ; ils ne peuvent plus briller que par leur Être. Mais, ne nous leurrons pas : les hommes resteront des hommes. Même parmi de vrais citoyens réellement égaux, le génie aura encore du mal à percer. Un génie ne sera plus misérable ; il aura plus de moyens qu’il n’en a aujourd’hui pour accomplir son œuvre et se faire entendre ; mais il heurtera toujours les préjugés, les habitudes, les idées reçues, les traditions, les coutumes, les règles de l’art, l’ordre établi, les réputations, etc. ; il ne sera pas entendu avant longtemps, ou peut-être jamais, par des hommes qui ne veulent pas écouter, qui préfèrent se tromper avec la masse plutôt qu’avoir raison tout seuls.

Ce qui m’amène enfin à la question de la méritocratie.

Un système qui garantirait la reconnaissance du mérite, qui permettrait aux meilleurs de réussir, anéantirait-il l’inégalité ? établirait-il l’Égalité ? Déjà, d’après tout ce que j’ai dit précédemment, il est évident qu’il ne ferait disparaître ni la richesse ni la pauvreté, puisqu’en ne remettant pas en cause la nature monétaire du système général, il conserverait le principe de l’inégalité. Alors quelle « Égalité » pourrait-il bien favoriser ? Au vrai sens du terme, aucune.

Imaginons un système qui permettrait au mérite de se faire reconnaître. Qu’entendrait-on par « reconnaissance » ? Serait-ce une reconnaissance de pure forme, honorifique, décorative, une reconnaissance sans récompense sonnante et trébuchante ? Dans ce cas, le méritant pauvre resterait pauvre, avec peut-être une médaille ou un beau diplôme. Où serait le progrès ? A moins qu’il reste pauvre mais avec un emploi à la hauteur de son mérite. Dans ce cas, il serait exploité, il y aurait injustice vis-à-vis de ses collègues ou confrères plus favorisés que lui par la fortune au départ. On peut discuter si cette situation serait moralement pire ou meilleure que la première, force est d’admettre que l’on voit mal quelle inégalité elle entamerait.

Au vrai, ces deux hypothèses sont absurdes. Une méritocratie, permettant aux meilleurs d’être reconnus, aurait aussi pour but qu’ils soient payés selon leur rang. Alors, il n’y aurait plus beaucoup de différences entre eux et leurs pairs, à défaut d’être absolument égaux, et on ne pourrait que s'en réjouir pour eux ; mais en quoi cela détruirait-il l’inégalité au niveau de la société en général ? en quoi cela introduirait-il une once d’Égalité entre ceux d’en haut et ceux d’en bas ? Qu’il y ait de nouveaux riches, comme il y en a d’ailleurs en permanence, cela fait une belle jambe aux toujours pauvres !

En somme, la « méritocratie » dans un système monétaire aurait, du point de vue de l’Égalité, autant d’effet qu’un pet dans l’eau. Il est vrai que l’on pourrait me rétorquer que je ne vois que l’argent, que le mérite peut être récompensé autrement, qu’il trouve même sa récompense dans la satisfaction personnelle. Déjà, il serait extraordinaire que, dans un système où tout le monde court après l’argent, où tout passe par lui, où tout se mesure à son aune, l’aspect monétaire devienne soudain indifférent. Que cela ne soit pas mis en avant, par hypocrisie plus que par pudeur, n’interdit pas de deviner les arrières pensées évidentes et d’aller direct au vrai point de la question. On ne me fera pas croire que des hommes peuvent avoir Largent (croyance) dans la tête sans avoir l’argent à l’esprit, et plus encore des hommes qui lui sont tellement soumis qu’ils le défendent sans même en avoir conscience. Du reste, moi qui prône un système non-monétaire, j’entends bien que la récompense du mérite peut et doit être ailleurs que dans l’argent. Mais un tel discours est absurde dans la bouche de ceux qui veulent conserver le système monétaire et savent, quoi qu’ils en disent, que tout se ramène à la question du pouvoir d’achat.

Alors je veux bien que le sujet ne soit pas l’égalité en droits, mais ce n’est pas moi qui mêle les sujets de la méritocratie et de l’Égalité sans préciser laquelle, comme s’il y en avait une autre. Pour ma part, si ce n’est pas celle-là, je ne vois pas à quelle Égalité, à une égalité de quelle nature, à quoi digne du nom d’« Égalité », la méritocratie contribuerait. Le coup de « l’égalité des chances », par exemple, on nous l’a déjà fait, et rien n’a changé. Évidemment ! Nous le refaire sous un autre nom ne donnera pas davantage de consistance à l’Égalité. Il faut plutôt démasquer les beaux parleurs, charlatans ou hypocrites, qui discréditent la cause qu’ils prétendent défendre. D’autant plus que le concept de « méritocratie » est en lui-même une vue de l’esprit.

La « méritocratie » n’est rien d’autre que l’« aristocratie » sous un autre nom. Le gouvernement des meilleurs (aristocratie) est évidemment le but de la méritocratie qui, en prétendant déceler et honorer le mérite de manière systématique, ne vise rien moins qu’à reconnaître les meilleurs pour leur accorder les places. Cela semble idéal aux yeux de ceux qui, d’une part, ne se soucient pas d’Égalité (à laquelle un tel système ne contribuerait en rien) et qui, d’autre part, ne voient ni que cela n’a pas de sens ni que cela est impossible, comme je l’ai déjà expliqué dans mon texte « L’impossible aristocratie ».

Le problème revêt en effet deux aspects : celui de la définition des meilleurs, du mérite et des méritants, et celui du système de sélection des meilleurs.

Les « meilleurs » ne veut rien dire en soi. Il y a des meilleurs dans quelque chose et par rapport à d’autres. Et le meilleur dans une spécialité précise n’est pas le meilleur en toute chose. Pire ! Le meilleur dans sa spécialité est rarement le meilleur pour administrer son propre domaine d’activité. Or aristocratie et méritocratie ont pour but de sélectionner les meilleurs dans l’idée de leur confier des responsabilités, c’est-à-dire administration, gestion, direction. Mais administrer, gérer, diriger exige des qualités et des compétences autres que le seul talent dans le domaine en question. Et quand bien même un « meilleur » réunirait aussi les qualités et compétences nécessaires, encore faudrait-il qu’il ait envie de délaisser son art pour se consacrer à une activité d’une tout autre nature. Il s’ensuit que « les meilleurs » en tant que dirigeants ne sont quasiment jamais « les meilleurs » dans le domaine qu’ils dirigent. Ce simple aspect pratique des choses ruine déjà ces belles théories.

Faisons abstraction de ce détail importun, et imaginons qu’un système vise malgré tout à rechercher, favoriser et sélectionner les meilleurs ? Ce ne sera jamais que les meilleurs selon lui, pour ce à quoi il les destine. Or il est bien évident qu’un système, quel qu’il soit, ne recherche ce qu’il considère comme les meilleurs, d’après ses critères à lui, que dans le but qu’ils le servent en retour et perpétuent ainsi le système. Autrement dit, on parle « des meilleurs » à entrer dans les cases déterminées par le système. Mais est-ce à dire que « ces meilleurs » sont les meilleurs dans l’absolu ? Le génie n’entre jamais dans les cases ! Il bouscule les normes ! Il fait mentir les certitudes ! Le premier réflexe de tout système, face au génie qui ne se marginalise pas lui-même, est de le chasser, de l’exclure, de le brocarder, de le persécuter, de le tuer parfois. Tout système a sa logique et voit une menace dans tout ce qui en dévie. C’est dans la nature des choses. Un système soi-disant « méritocratique » n’échapperait pas à la règle.

La caste « des meilleurs » se résumerait donc 1) aux héritiers (« les fils de »), 2) aux favoris de la fortune, 3) aux pistonnés, 4) aux arrivistes et, dans une faible proportion, 5) aux bons élèves (bien dociles) et 6) aux sortis du rang. Les « élus » des trois premières catégories ont peut-être quelques qualités, ce sont peut-être même les meilleurs de leur microcosme, mais sans doute pas les meilleurs de la nation dans l’absolu. Ceux de la quatrième catégorie ne sont peut-être pas incompétents mais sont surtout les meilleurs pour écraser les autres. Enfin, ceux des deux dernières catégories sont sans doute ceux qui ont le plus de compétences, du moins celles sur lesquelles le système compte (sans quoi il leur fermerait la porte au nez). Dans tous les cas, les lauréats sont toujours issus d’un petit cercle, ce qui interdit de dire et encore moins de penser qu’ils sont assurément « les meilleurs ».

Mais il ne s’agissait-là que des catégories d’individus pouvant être potentiellement sélectionnés pour faire partie de ce que le système considère comme les meilleurs. Reste la question des moyens de sélection eux-mêmes. Et ils ne sont pas nombreux : 1) nomination, désignation, cooptation, etc., 2) concours, 3) ancienneté, 4) élections, 5) tirage au sort. Les autres méthodes possibles ne sont jamais que des combinaisons de celles-ci. Il serait trop long d’entrer ici dans les faiblesses de chacune de ces méthodes. Disons que si certaines permettent de désigner « des bons », parfois même par hasard, aucune n’assure de sélectionner de manière systématique « les meilleurs ».

Il faut d’ailleurs bien comprendre qu’il est question ici de « système ». Des génies peuvent réussir à se faire leur place dans tout système ; je ne dis pas qu’ils réussissent à coup sûr mais que, par un heureux concours de circonstances et du travail, cela peut arriver malgré le système plus que grâce à lui. Or la méritocratie serait un système et aurait donc les limites de tout système : elles favoriseraient moins les meilleurs que les profils recherchés.

Je terminerai en citant deux passages du texte susmentionné, auquel je n’ai rien à ajouter ou à retrancher :

« Au final, aucun système ne permet de sélectionner, en tant que dirigeants, « les meilleurs » sur quelque plan que ce soit, professionnel ou humain. Un système qui prétend accomplir un tel miracle parle en réalité par la bouche des « élus » qui se flattent d’être les meilleurs d’après des critères établis par et pour eux. Or qui est en mesure de fixer les critères de sélection d’un système si ce n’est les puissants du système présent ou précédent dont l’intérêt est d’assurer ou de conserver leur puissance, donc de justifier leurs abus et leurs impostures en les taisant voire en les transformant en mérites ? Qui les empêchera de se dire « les meilleurs » et de favoriser leurs pareils par des sophismes et un système astucieux ? »

« Il n’y a pas plus de classe que de gouvernement « des meilleurs » possible. L’« aristocratie » est un concept du domaine des rêves et un mot que seuls des prétentieux peuvent employer sérieusement pour désigner le groupe auquel ils appartiennent. Il est vrai que tout groupe a la faiblesse de se croire le meilleur, à plus forte raison quand il est réellement puissant. Car les puissants ont également le pouvoir de faire prévaloir leur discours et de passer outre les critiques. Mais à vivre entre eux, entourés de muets, d’envieux et de flagorneurs, leurs chevilles enflent autant que leur tête. Ils perdent de vue que le rapport de force qui est à leur avantage atteste moins leurs qualités personnelles qu’il ne révèle les mécanismes inégalitaires du système dont ils profitent et qu’ils acceptent. Cette inégalité systémique peut être le fait d’une législation distribuant les hommes en classes hiérarchisées ; elle est, dans tous les cas, une fatalité sous la monnaie. Autrement dit, les attributs des classes dominantes et prétentieuses sont soit le pouvoir (noblesse), soit l’argent (bourgeoisie), soit les deux, comme aujourd’hui. Or, dans la mesure où il est tout aussi rare qu’un enfant de pauvre accède à la richesse qu’un enfant de riche tombe dans la pauvreté, un système monétaire est de fait sclérosé, non par les lois humaines mais par celles de Largent. Sauf exception, les « élites » politiques, économiques et médiatiques sont issues de la haute bourgeoisie. Quel que soit le mode de sélection, elles proviennent du même milieu restreint. Les dès sont pipés. La classe dominante se perpétue de génération en génération, ce qui est la marque, non pas d’une aristocratie, mais d’une oligarchie. »


Il n’est pas trop exagéré de dire que le discours méritocratique est une foutaise, par quelque bout qu’on le prenne ; et une double foutaise si la méritocratie est présentée comme un remède à l’inégalité. Il n’y a qu’une Égalité, celle des citoyens en devoirs et en droits, laquelle Égalité implique le droit pour tout citoyen d’accéder librement au marché. L’Égalité condamne Largent et le système monétaire, intrinsèquement inégalitaires. Déplorer l’inégalité sans dénoncer la monnaie et Largent, c’est tourner autour du pot et se livrer à des gesticulations aussi stériles que ridicules. Le texte de M. Milner nous en donne un bel exemple. Admirons :

« Je vise l'égalité. Or on ne lutte pas contre l'inégalité en imposant un système égalitaire, mais en imposant une inégalité inverse. Etant admis que les "fils et filles de" ont plus de chance de réussir que ceux qui n'héritent pas d'un carnet d'adresses ou d'un patrimoine, l'école doit opposer à cette inégalité patente une inégalité totalement indépendante : en l'occurrence, celle de l'intelligence et du savoir. L'école est en crise parce que tout a été fait pour que l'intelligence et le savoir ne puissent pas introduire une inégalité qui corrige l'inégalité héritée. L'école a renoncé à tout mécanisme de mobilité sociale fondé sur l'intelligence et le savoir. »

Reprenons phrase par phrase.

« Je vise l'égalité. »

C’est M. Milner qui le dit. Haut et fort. Ca pose ! Bon, il a juste oublié de préciser l’égalité en quoi et entre qui ! Avec une notion de l’égalité aussi insipide, on peut s’attendre à tout ; on doit surtout s’attendre à n’importe quoi. Nous ne serons pas déçu du voyage. 

« Or on ne lutte pas contre l'inégalité en imposant un système égalitaire, mais en imposant une inégalité inverse. »

Observez comment M. Milner passe sans transition d’une vague idée d’égalité à l’idée de lutter contre l’inégalité, donc pour moins d’inégalité. C’est toujours la même chose. Quand on ignore en quoi consiste l’Égalité et comment l’atteindre, donc quand on ne s’attaque pas à Largent, on ne peut que constater les inégalités qui découlent directement ou indirectement du système monétaire et proposer des mesures compensatoires, autrement dit des jongleries, qui auront autant d’effet qu’un emplâtre sur une jambe de bois. Et question jonglage, M. Milner est un champion du monde ! Il vise l’égalité en imposant une inégalité inverse à l’inégalité. En clair, il veut marquer des buts en tirant à côté de la cage. Qui en veut dans son équipe ?

« Etant admis que les "fils et filles de" ont plus de chance de réussir que ceux qui n'héritent pas d'un carnet d'adresses ou d'un patrimoine, l'école doit opposer à cette inégalité patente une inégalité totalement indépendante : en l'occurrence, celle de l'intelligence et du savoir. »

Pour ceux qui n’auraient pas compris, ceux qui ont un carnet d’adresses ou un patrimoine, ce sont les riches, dont l’existence est le fait du système monétaire, autrement dit de Largent. Ainsi donc, M. Milner veut combattre Largent en stimulant l’inégalité de l’intelligence et du savoir. Admettons que, grâce à l’école, des pauvres se découvrent intelligents et accèdent au savoir : soit ils resteront pauvres (comme s’il n’y avait pas déjà beaucoup de pauvres intelligents), soit ils deviendront riches, laissant derrière eux les « pauvres cons ». Alors que l’on dise qu’un meilleur système pourrait offrir plus de chance à tous est une chose ; que l’on prétende qu’il apporterait l’Égalité est précisément une insulte à l’intelligence.

« L'école est en crise parce que tout a été fait pour que l'intelligence et le savoir ne puissent pas introduire une inégalité qui corrige l'inégalité héritée. L'école a renoncé à tout mécanisme de mobilité sociale fondé sur l'intelligence et le savoir. »

Si « tout à été fait » pour que l’école ne rende pas intelligent ou que l’intelligence demeure nulle socialement (ne rapporte pas un radis), c’est faire un vœu pieu que de dénoncer cette situation en espérant susciter l’effet inverse d’un coup de baguette magique, sans se préoccuper de sa cause. Oui, « tout a été fait ». Mais par qui ? pour quoi ? Ceux qui l’ont fait n’avaient-ils pas les moyens de le faire ? N'ont-ils pas aussi les moyens d’empêcher de défaire ce qu’ils ont fait ? Et ces hommes ne sont-ils pas eux-mêmes de simples rouages d’un système ? Mais de quel système les riches peuvent-ils bien être les rouages ? Par quelle force mystérieuse peuvent-ils bien être entraîné s? ? ? Ne voient pas que ceux qui ne veulent pas voir.

Philippe Landeux
13 juillet 2017

09:26 Écrit par Philippe Landeux | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook | |  Imprimer |