ANACHRONISME DU SYSTÈME MONÉTAIRE (vidéo 4) (mardi, 31 mars 2015)

Vidéo 1 – Qu’est-ce que la démocratie ?
Vidéo 2 – Qu’est-ce que Largent ?
Vidéo 3 – Qu’est-ce que la monnaie ?

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« A l’échelle de l’Humanité, la Révolution est faite ;
à celle de l’Homme, il ne reste plus qu’à la faire. »



ANACHRONISME ET CONTRADICTION
DU SYSTÈME MONÉTAIRE
&
ÉVOLUTION ET MORT
DE LA MONNAIE


Le système monétaire, comme son nom l’indique, repose sur la monnaie. La monnaie est le moyen d’échange engendré par le troc, dont elle reproduit la logique (échange d’objets entre individus, mise en équivalence des objets). La pratique incontournable du troc, dans un contexte de production artisanale, amène les hommes à concevoir la notion de valeur marchande ; puis l’accroissement de la production et la multiplication des échanges les amène à retenir, comme moyens d’échange ou monnaies primitives, les biens, objets, matériaux, denrées qui, sous le troc, servent occasionnellement d’intermédiaire pour un échange en deux temps (voir la vidéo sur la monnaie). Les monnaie primitives peuvent être désirées pour elles-mêmes, afin d’être utilisées ou consommées, ou pour leur qualité reconnue de moyen d’échange. Pensons, par exemple, aux cigarettes dans certaines conditions. Une fois le concept acquis, les hommes, au fil du temps et sous la pression des circonstances, sélectionnent et standardisent les monnaies pour qu’elles soient de plus en plus sûres, comme garanties de la valeur, et plus pratiques, en terme d’utilisation. Je reviendrai sur cette évolution un peu plus loin.

Ce qu’il importe pour le moment de noter, c’est que la monnaie que l’on utilise encore aujourd’hui est le même concept qu’au début des échanges ; elle a évolué dans son support et sa forme, mais elle repose toujours sur la notion de valeur marchande, qui provient du troc. Nous sommes tellement habitués, tellement prisonniers de cette conception de l’échange, que rien ne nous choque. Que le mode d’échange soit le même aujourd’hui que dans la nuit des temps, que des hommes qui vont dans l’espace échangent sur le même mode que les « hommes des cavernes », pour ainsi dire, n’y a-t-il pas là comme un anachronisme, une incongruité ? Ce mode d’échange est non seulement parvenu jusqu’à nous, mais il a traversé le temps sans prendre une ride. C’est bien la seule chose dans ce cas. Et cela ne vous choque pas ? Imaginez qu’une chose, typique de notre époque, traverse le temps en sens inverse, jusqu’à la préhistoire. Internet, télévision, avion à réaction, etc. Vous voyez l’anachronisme ? Concernant la monnaie, la chose n’a pas été impossible, c’est un fait, mais il serait temps d’en relever l’absurdité, de se demander si ce mode d’échange, qui est par définition au cœur des rapport sociaux, donc de la « Société », n’est pas quelque peu inadapté à notre monde, si ce n’est d’ailleurs pas la raison pour laquelle notre monde ne tourne pas rond.

Mais, plus encore. La monnaie repose sur la notion de valeur marchande qui est née de la pratique du troc, c’est-à-dire de l’échange entre petits producteurs, dans un contexte de production artisanale. Le mode d’échange fondé sur la notion de valeur marchande est donc adapté, tout du moins lié à ce contexte, à l’artisanat. Et on peut admettre, sans s’inspirer de Marx, qu’il y a en effet un lien entre le mode d’échange, les biens échangés, les biens produits et le mode de production. L’histoire nous apprend que le temps de la production artisanale est celui d’un mode d’échange fondé sur la notion de valeur marchande, ce que j’appelle aussi « Largent » (voir la vidéo 2). Mais nous ne sommes plus au temps de la production artisanale et, à moins qu’une catastrophe nous ramène à l’âge de pierre, nous n’y reviendrons pas. Nous allons même aller encore plus loin. Ainsi, le mode de production a changé radicalement, mais pas le mode d’échange, un peu comme si une jambe du système avait poussé, mais pas l’autre. Ceci explique, à mon sens, d’un point de vue dialectique, pourquoi le système est bancal et se perd dans une perpétuelle fuite en avant qui s’achèvera fatalement en gamelle.

Mais essayons de comprendre le fond du problème, d’un point de vue pratique. Pourquoi la monnaie serait-elle plus adaptée à la production artisanale qu’à la production industrielle ?

Ce qui distingue ces deux modes de production, ce sont évidemment les quantités produites : faibles dans le premier cas, abondantes dans le second. Dans la mesure où la monnaie correspond au premier, cela veut dire qu’elle est adaptée à un mode de production de faible rendement. Mais pourquoi ? Parce que la Demande (ou le pouvoir d’achat) est globalement faible sous la monnaie. Quelle que soit la masse monétaire, le jeu des valeurs fait que la plupart des gens ont un faible pouvoir d’achat, d’où une Demande globale faible. Demande faible, production faible, les choses s’équilibrent grosso modo. Mais produire de manière industrielle ne change pas la règle de base du système monétaire ; la Demande, elle, est toujours faible. Dès lors, le problème saute aux yeux : une « société » industrialisée et monétaire produit plus que ses « citoyens » ne peuvent acheter ou consommer. C’est une donnée intangible qui place la « société » devant une contradiction mortelle. On peut résumer le problème par cette formule : « Système recherche clients désespérément ». Faute de remettre en cause la monnaie et le mode d’échange, et de résoudre le problème de fond, il faut trouver des solutions qui peuvent marcher un temps, mais qui tôt ou tard feront long feu… et des dégâts. Ce sont les fameuses fuites en avant.

Le problème, c’est un manque de clients. Il faut en trouver ou en inventer. Je ne vais pas entrer dans le pourquoi et le comment de tous les expédients. Il me suffira de les évoquer pour que, après tout ce que j’ai dit, vous compreniez et la manœuvre et la faille. Je m’arrête sur le tout premier : la colonisation. Elle commença, comme par hasard, dans la deuxième moitié du siècle qui vit se développer l’industrie. Une telle entreprise ne pouvait être motivée que par Largent. Ma théorie explique qu’il s’agissait d’accaparer des marchés extérieurs, de faire main basse sur des consommateurs. Et j’ai eu récemment la confirmation de cette intuition. Dans une de ses vidéos sur l’avant-guerre de 1914, l’historien Henri Guillemin rappelle une phrase de Jules Ferry, chantre de la colonisation et de la civilisation des races inférieures par les races supérieures ; je cite :

« La question coloniale, c’est d’abord la question des débouchés. La politique coloniale est fille de la politique industrielle. L’Europe peut être considérée comme une maison de commerce qui voit décroître son chiffre d’affaire car la consommation européenne est saturée. Il faut faire surgir de nouvelles couches de consommateurs. » (Discours du 28 juillet 1885, à l’Assemblée nationale.)

La « civilisation » n’était donc bien qu’une affaire de pognon, un moyen pour la France, plus exactement pour les industriels français, de surmonter la contradiction dont ils sentaient les effets sans en discerner la cause. On sait comment cela a fini.

Après cet exemple, voici pêle-mêle d’autres expédients : le crédit à la consommation, la publicité, les exportations, la création monétaire artificielle (soit par le jeu d’écriture bancaire soit par la planche à billets), enfin l’abandon de l’étalon or. (Les délocalisations et l’immigration ont, de manière moins évidente, la même cause : utiliser ici ou ailleurs une main d’œuvre moins chère pour faire baisser le coût de la production, donc le prix des produits, et ainsi augmenter le nombre de clients potentiels.)

Je m’arrête sur la question de l’étalon or auquel certains préconisent de revenir, je pense notamment à Pierre Jovanovic. Il est vrai que l’abandon de l’étalon or a permis d’émettre des billets à tour de bras, c’est-à-dire de gonfler la masse monétaire, l’idée inconsciente étant que la Demande augmenterait aussi. Mais c’était sans compter sur la règle de base : La Demande globale est toujours faible, de par le jeu des valeurs. Résultat : le problème est toujours là, et la monnaie est dévalorisée. Mais, après les grandes manœuvres qui avaient toutes échoué, il ne restait plus, en effet, qu’à aller droit à but, à feinter avec la monnaie, à violer ses règles sans pour autant s’en affranchir ; il fallait abandonner le carcan de l’étalon or. Le conserver était impossible ; y revenir, pas davantage. Les hommes ont cru qu’ils pouvaient passer outre les lois de Largent et agir à leur guise ; ils ont été rappelés à l’ordre. (Même remarque pour ceux qui, au nom de leurs aspirations sociales, ont assez d’imagination pour envisager une modification du fonctionnement de la monnaie, mais pas assez de courage intellectuel pour remettre en cause l’existence même de la monnaie et comprendre qu’ils veulent tout et son contraire parce qu’ils pensent tout à moitié, et la Société, et Largent.) Or, après cette manœuvre ultime et nécessaire, qui a aussi échoué, il n’y a plus d’issue, et les conséquences désastreuses de tous les expédients s’accumulent et menacent de faire s’effondrer le système monétaire. Il flotte encore, mais il va couler et tout entraîner avec lui. Ce n’est plus qu’un tronc pourri auquel les hommes s’accrochent encore, faute de mieux. Le problème, ce n’est pas le support de la monnaie ou la nature du gage, c’est la monnaie elle-même, c’est ce mode d’échange, fondé sur Largent, inadapté à l’ère industrielle. En clair, dans un système monétaire, une Société développée manque d’oxygène ; les artifices monétaires, les jongleries financières ne lui sont d’aucun secours à long terme ; elle se condamne à crever si elle utilise ses capacités à sauver le système qui l’étouffe.

Heureusement, si toute évolution suscite des problèmes, elle porte aussi en elle la solution.

Le mode d’échange n’a pas changé. Mais la monnaie, elle, a évolué au niveau de son support jusqu’à ne plus avoir de support du tout. Les premières monnaies, qui remontent seulement à quelques milliers d’années, 10.000 ans tout au plus, étaient des matériaux (coquillages), des denrées non périssables (sel), des objets (broches), des animaux (bœufs), etc. Certaines ont été abandonnées, les autres ont été standardisées dans différents métaux, pour avoir une valeur relativement constante. Puis, les monnaies ayant à l’origine une valeur importante (lingots) ont été subdivisées (pièces) pour convenir à toutes les transactions. Mais quelles qu’aient étés leurs formes, leurs tailles et leurs marquages, suivant les régions et les époques, le principe était le même. Plus récemment, il y a à peine un ou deux siècles, est apparue la monnaie papier, les billets (standardisation du billet à ordre) dont la valeur affichée correspondait aux biens (titre de propriété, stock de monnaie ou de lingots) conservés en gage par l’émetteur (États ou banques privées) et que le détenteur pouvait retirer en échange. En somme, les billets représentaient, en théorie, le gage qui est lui-même une représentation de la valeur. Mais, aujourd’hui que la monnaie n’est plus gagée sur du concret, la valeur des billets émis ne repose plus que sur la confiance des utilisateurs ; les gens les acceptent, d’une part parce qu’ils permettent en effet d’acheter des choses, d’autre part parce que l’État les oblige à les accepter. Ainsi, le système tourne, tant bien que mal, autour de bouts de papier qui n’ont de valeur que celle que l’on fait semblant de leur accorder. La monnaie n’est plus qu’une convention, valide aussi longtemps que tout le monde joue le jeu, comme au Monopoly. Dès lors, tout support physique est inutile : des jeux d’écriture, des chiffres sur un ordinateur font tout autant l’affaire. Ainsi, la monnaie qui n’existe pas est le support d’un concept, d’une fiction, la notion de valeur marchande, qui n’existe pas non plus ailleurs que dans la tête des hommes. Ca c’est du solide ! Ce système, qui revient à sauter dans le vide sans parachute, ne tient visiblement que par la foi qui permet de marcher sur l’eau !

Remarquons donc, tout d’abord, que la monnaie a évolué, que c’est donc une chose qui évolue. Or ce qui évolue a un début et une fin. La monnaie est née dans des temps immémoriaux et nous assistons au dernier stade de son évolution. Le prochain pas, pour elle, c’est la mort. Elle n’existe déjà plus et le temps ne va pas s’arrêter pour elle ; les choses vont donc encore évoluer, ce qui lui sera fatal. Après la virtualisation, la disparition pure et simple.

Remarquons ensuite, et c’est le point où je voulais en venir, que la virtualisation de la monnaie est surtout le fait de l’informatique qui, en facilitant les calculs, a amené la généralisation des comptes en banque (jusque-là les gens gardaient leur argent, sous forme de pièces ou de billets, par-devers eux), l’accélération et la multiplication des transactions bancaires, la facilitation de la spéculation et, surtout, l’invention des cartes de crédits. Bientôt nous n’utiliserons plus, pour payer, que des cartes ; la monnaie sera entièrement virtuelle. Notons que les cartes ne sont pas un moyen d’échange mais de manipulation du moyen d’échange en vigueur ; elles servent à manipuler la monnaie qui, aussi irréelle soit-elle, reste le moyen d’échange du système monétaire. Les cartes permettent simplement d’accéder à une information, de vérifier l’approvisionnement du compte bancaire, afin que la transaction soit autorisée ou refusée. Ce système génial qui ouvre grand les portes de l’arbitraire et de la tyrannie est aussi le talon d’Achille et de la monnaie et du système monétaire.

À l’inverse du Diable dont l’astuce est, paraît-il, de faire croire qu’il n’existe pas, celle de Largent (la notion de valeur marchande) a été de faire croire qu’il existe. Les monnaies matérielles donnaient une réalité à la notion fumeuse et absurde de valeur marchande (voir la vidéo précédente sur la monnaie) ; elles étaient comme son bouclier. Sans elles, Largent est à poil, sans protection, sans hochet pour faire illusion. La mascarade ne peut durer encore longtemps ; je m’y emploie et d’autres bientôt se lèveront pour briser nos chaînes, qui n’existent pas ! Mais le meilleur propagandiste, c’est le système lui-même, qui pousse à l’usage exclusif des cartes de crédits, donc à la virtualisation totale de la monnaie qui va ouvrir les yeux à un nombre grandissant d’esclaves endormis. Gardons-nous de le détourner de sa course ; il fonce tête baissée contre le mur de ses mensonges. Il scie la branche sur laquelle il est assis. La virtualisation, pour la monnaie et le système monétaire, c’est le début de la fin.

Comment cela peut-il donc finir ? Éliminons de l’équation ce qui n’existe pas. Que reste-t-il ? Les cartes, toutes les infrastructures que le système monétaire met en place en croyant servir ses intérêts. Mais les cartes, ou du moins leur technologie, peuvent fort bien servir un autre but que celui qui leur est assigné aujourd’hui. Peu leur importe quel type d’informations elles vérifient et transmettent. Or j’ai expliqué dans les vidéos précédentes que la monnaie incarne le droit d’accéder au marché, qui devrait être conféré par la Citoyenneté (compte tenu des Devoirs qu’elle implique), auquel cas ce droit serait alors indéfini ou illimité (en théorie) et égal pour tous les Citoyens ; problème de la Demande résolu. Autrement dit, pour appliquer le Principe, il suffirait que les Citoyens disposent d’un moyen d’attester leur Citoyenneté auprès des commerçants. Ce moyen est tout trouvé ! Ils l’ont déjà entre les mains. Il sert à autre chose ; mais il peut servir à ce que bon leur semble. Et si les cartes servent à vérifier la Citoyenneté, au lieu de manipuler des unités : plus de monnaie, plus de prix, plus de valeur marchande, plus de système monétaire. Fini Largent ! Je n’en dis pas plus, je consacrerai une vidéo à ce sujet.

Une telle carte, que j’appelle « Carte civique », serait conforme à l’évolution des choses. Il est indéniable que la monnaie évolue et arrive en bout de course ; il est tout aussi indéniable que les cartes de crédits, moyen de paiement, préfigurent un nouveau moyen d’échange, donc un nouveau mode d’échange. En fait, nous assistons à la transition entre deux moyens d’échange, entre deux conceptions de l’échange, chacune adaptée à des modes de production différents. Et il est logique d’observer à la fois les convulsions du système qui lutte pour ne pas disparaître et les prémices du système qui naît malgré lui. Le mode d’échange lui-même a changé. La monnaie perpétue la logique du troc, de l’échange d’objets entre individus ; mais elle sert aujourd’hui à accéder au marché, et la plupart des individus, payés non plus à la pièce mais au mois, la gagnent moins par leur travail proprement dit qu’en fonction de leur statut, ce qui, à la fois, ôte sa raison d’être à la notion de valeur marchande (propre au troc) et préfigure le mode d’échange que j’ai évoqué (dans lequel le droit d’accéder au marché serait conféré par le statut de Citoyen), mais qui ne pourra voir le jour tant que la monnaie fera obstacle dans les faits et, Largent, dans les esprits.

En réalité, quiconque connaît le projet de la Cité, ou la théorie du Civisme, se rend compte que toutes les évolutions en cours préparent la mise en place de la Cité ou détruisent tout ce qui s’y oppose, en sapant les bases du système actuel. Il n’y a pas de révolution, sinon au sens d’« évolution révolutionnaire ». La table rase est un mythe ou une catastrophe. Une révolution réussie ne naît pas de rien ; elle plonge ses racines dans le système qu’elle supplante et qu’elle a fait voler en éclats, par la force des choses, comme un pot devenu trop étroit. Sans doute le triomphe de Largent rend-il inconcevable, pour beaucoup, sa prochaine déchéance et l’avènement de l’Égalité. Mais on n’est jamais aussi près de la chute que quand on a atteint le sommet.


Vidéo 5 – Qu’est-ce que l’Égalité ?
Vidéo 6 – Le Contrat social de la Cité
Vidéo 7 – Le moyen d’échange de la Cité : la Carte civique
Vidéo 8 – Retraite & chômage dans la Cité
Vidéo 9 – Les entreprises dans la Cité
Vidéo 10 – La Cité et les échanges internationaux
Vidéo 11 – Distinction entre Citoyenneté et Nationalité
Vidéo 12 – Le système politique de la Cité

08:43 Écrit par Philippe Landeux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook | |  Imprimer |