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vendredi, 14 octobre 2011

L’ÉGALITÉ OU LARGENT : il faut choisir

« Vous voulez les misérables secourus,
moi je veux la misère supprimée. »
Victor Hugo

 

« L’homme de génie qui révèle de grandes vérités à ses semblables est celui qui a devancé l’opinion de son siècle. La nouveauté hardie de ses conceptions effarouche toujours leurs faiblesses et leur ignorance. Toujours les préjugés se ligueront avec l’envie pour le peindre sous des traits odieux ou ridicules. »

Robespierre



Théories du Civisme
L’Égalité ou Largent : il faut choisir.



La révolution nécessaire est nécessairement celle à laquelle personne n’a encore pensé ou du moins celle dont personne n’a encore défini convenablement le but et l’obstacle. Il faut donc bien se mettre en tête dès à présent que, si une révolution est nécessaire, c’est qu’elle n’a pas encore eu lieu, parce que les choses et les hommes n’étaient pas prêts et ne le sont toujours pas, et que ces derniers ignorent encore quel doit être son objet. Ils ne s’attendent donc pas au défi a priori inconcevable qu’elle leur proposera et seront de prime abord déroutés voire hostiles aux idées radicalement nouvelles et véritablement révolutionnaires. Ainsi, quiconque espère de bonne foi la Révolution, quiconque désire moins passer pour un révolutionnaire qu’en être un, doit avant tout se défier de lui-même. Le monde que nous connaissons nous a tous pétri de préjugés, et l’on ne peut créer un monde nouveau sans se défaire de ce qui soutenait l’ancien. De ce fait, nombre de mots doivent également être redéfinis ou inventés pour pouvoir penser la Révolution.


Ainsi, avant de dire quelle révolution est nécessaire, la première chose à faire est de nous demander ce qu’est une révolution tout court. Car autant le mot « révolution » est aujourd’hui employé à tort et à travers dans tous les domaines pour désigner des choses insignifiantes, autant il s’agit pour nous de l’appliquer à un domaine précis et de comprendre quel sens précis il a dans ce domaine. A l’évidence, la Révolution en question est une vaste entreprise, une entreprise collective, une entreprise dans le domaine social, une entreprise dont le but est de changer la Société, ou plutôt de la fonder. Les changements en question doivent être soudains et radicaux, sans quoi il ne s’agirait pas d’une Révolution, mais d’une simple évolution. Ils doivent également profiter à tous les Citoyens, sans quoi ils seraient au mieux une amélioration, au pire une régression. Et surtout, ils doivent réaliser les buts de l’association politique, c’est-à-dire asseoir la Société sur ses Principes, le premier étant l’Égalité, car une Révolution qui perpétuerait les inégalités ou en créerait de nouvelles n’aurait rien de révolutionnaire. D’après ces considérations, on peut dire que, si des tentatives de Révolution ont existé, aucune Révolution n’a jamais eu lieu.

Mais pourquoi posons-nous l’Égalité comme le Principe fondamental de l’ordre social ? Parce qu’une Société n’est pas n’importe quoi ! Toute Société digne de ce nom, quel que soit le lieu, le nombre de Citoyens qui la composent et l’espèce animale à laquelle ils appartiennent, repose sur des Principes intangibles découlant de l’acte même d’association. Pour connaître et comprendre les rapports fondamentaux qui doivent exister entre Citoyens et que la Révolution doit instaurer, il suffit de se demander pourquoi des individus se constituent en Société et ce qu’implique leur union.

Tout d’abord, il va de soi que, si les individus ne forment pas de Sociétés, si tous sont solitaires, ils vivent dans l’état dit de Nature, état dans lequel chacun est livré à lui-même et peut faire tout ce que ses forces lui permettent, ce que d’aucuns appellent la liberté. Voilà pour la version idyllique ! En fait, dans l’état de Nature, les individus peuvent se nuire impunément les uns les autres et sont en perpétuel danger sans aucun secours ni recours possible. Or l’intérêt suprême de tout être vivant est de rester en vie. Puisque les chances de survie des individus de certaines espèces sont infimes dans la solitude, puisqu’elles ne peuvent augmenter s’ils restent dans cet état et puisque dans l’état de Nature règne la force, ces individus n’ont qu’une solution : s’unir, unir librement leurs forces (leurs potentiels, leurs compétences, leurs talents) à celles de congénères pour être collectivement plus forts face au reste du monde et avoir individuellement plus de chances de survivre (1).

La survie des membres qui la composent, appelés Citoyens, est donc la raison d’être de l’association dite politique, également appelée Société ou Cité. De cette raison d’être de l’association politique découlent les lois naturelles ou Principes fondamentaux de l’ordre social.

Des individus (toujours d’une même espèce) qui s’unissent pour accroître leurs chances de survie espèrent être plus en sécurité au sein de leur association que s’ils étaient dans l’état de Nature. Mais cette sécurité que le groupe ou la Cité doit leur procurer ne tombe pas du ciel. Elle est générée par les Citoyens eux-mêmes. Autrement dit, pour que la Cité, qui est l’ensemble des Citoyens, procure à ses Citoyens autant de sécurité qu’elle le peut, ceux-ci doivent se protéger mutuellement, être solidaires les uns des autres, etc. Ces obligations sont pour chaque Citoyen un Devoir envers la Cité, un Devoir qu’il est nécessaire d’accomplir pour être et demeurer Citoyen et jouir à son tour de la protection de ses Concitoyens. Remarquons bien que la Sécurité d’un Citoyen, sa sécurité en tant que Droit, ne dépend pas de ses capacités à se défendre, mais du fait que ses Concitoyens le défendent parce qu’il est l’un des leurs, que ce Droit est donc conféré par la Citoyenneté — ce qui vaut pour tous les Droits — et qu’il n’y a de Droits qu’en Société. Remarquons encore et surtout que tous les Citoyens ont les mêmes Devoirs les uns envers les autres et, partant, les mêmes Droits, qu’ils sont donc égaux en Devoirs et en Droits, que l’Égalité est donc le Principe fondamental de la Cité et qu’il n’y a donc pas de véritable Société sans Égalité.

Il est aisé de confirmer ces Principes et d’en découvrir d’autres en imaginant une Cité composée de deux Citoyens seulement, chacun d’eux représentant pour l’autre la Cité ou l’ensemble de ses Concitoyens.

Pour commencer, l’association politique ne peut exister que volontairement, librement. Son but étant d’accroître les chances de survie de ses membres, donc de leur garantir autant de sécurité que possible, un individu ne peut en obliger un autre à s’associer avec lui, puisqu’il ne pourrait compter sur lui au moment du danger qui serait précisément celui qui lui permettrait de se soustraire à son emprise. Une union sous la contrainte est donc non seulement illusoire mais dangereuse en elle-même, car, si l’association politique sort de l’état de Nature des individus constitués en Société, des individus unis par la force ne forment pas une Société mais sont toujours dans l’état de Nature l’un envers l’autre, de sorte que le plus fort ne peut avoir aucune confiance dans celui qu’il opprime, ce dernier pouvant, sans attendre un danger extérieur, profiter d’un moment de faiblesse de sa part pour le fuir ou le tuer. 

L’association politique devant être constituée librement, il s’ensuit, d’une part, que chaque associé doit aussi être libre de se retirer de l’association et doit donc être libre en en faisant partie, d’autre part, que les intérêts légitimes des associés doivent être satisfaits, sans quoi les mécontents rompraient l’association, plus nuisible pour eux que profitable (2). Il est par ailleurs évident que, lorsque deux individus s’associent pour accroître leur sécurité, chacun d’eux doit désormais s’abstenir d’agresser l’autre (Devoir passif) et le défendre au besoin contre tout ennemi extérieur (Devoir actif). Or ce qui est valable quand il n’y a que deux Citoyens, quand chacun représente pour l’autre la Cité, reste vrai lorsque la Cité est composée de nombreux Citoyens. Autrement dit, les Devoirs qu’un Citoyen a ici envers son unique Concitoyen — parce que ce dernier s’acquitte des mêmes Devoirs envers lui — sont des Devoirs envers la Cité, envers tous ses Concitoyens potentiels, lesquels, à l’instar d’un unique Concitoyen représentant la Cité, auraient donc les mêmes Devoirs envers lui, de sorte que tous les Citoyens, quel que soit leur nombre, ont les uns envers les autres les mêmes Devoirs. De cette réciprocité des Devoirs entre Citoyens découlent leur égalité en Droits. Sans cette réciprocité, il n’y a ni Droits ni de Devoirs pour personne, si ce n’est par abus de langage.

Notons bien que les Droits des Citoyens résultent de la nature des Devoirs qu’ils remplissent. Lorsque les Citoyens ont pour seuls Devoirs de se défendre mutuellement et de ne pas s’agresser, leurs seuls Droits dans la Cité, les seuls que la Cité doive leur garantir, sont d’être défendus et de ne pas être agressés par leurs Concitoyens (Droits qui découlent de leur Droit fondamental à la Sécurité). L’Égalité, les Devoirs et les Droits concernent donc des domaines biens précis. Tout ce qui est étranger à ces domaines ne concerne pas la Cité. Dès lors que les Citoyens remplissent leurs Devoirs envers la Cité, ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent ou peuvent, quelles qu’en soient les conséquences pour leurs Concitoyens, puisque ces conséquences ne portent pas atteinte à leurs Droits et à l’Égalité (3).

Notons encore que, puisque des Citoyens doivent être égaux en Devoirs et en Droits, et que tous les individus sont naturellement différents, les différences naturelles entre les individus ne sont ni un obstacle ni un argument recevable contre l’égalité sociale, seule égalité possible. Malgré ces différences, les individus ont d’ailleurs toujours intérêt à s’associer plutôt qu’à peiner seuls ou à se combattre. Disons même que les différences entre les individus sont indispensables à la complémentarité des Citoyens, à la réalisation de nombreuses entreprises et à l’existence même de la Cité.

Notons enfin que, si un Citoyen a des Devoirs à remplir envers la Cité, ne sont Citoyens que les individus qui les remplissent, tous les autres étant au mieux des étrangers, au pire des ennemis. D’après ce Principe, que les animaux sociables ordinaires appliquent à la lettre, les petits, les malades, les infirmes, les blessés, les lâches et les vieux, en un mot les inutiles, ne sont pas ou plus Citoyens. Les petits, s’ils restent dans le groupe une fois sevrés, n’ont jamais le statut des adultes. Quant aux autres qui représentent un poids mort ou un danger pour le groupe, ils sont abandonnés ou chassés.

Mais, autant les Principes (Devoirs et Droits fondamentaux) sont constants, autant leur application dépend des capacités de l’espèce et de la Société à un moment donné. Plus ces capacités sont étendues, plus les Devoirs et les Droits indirects des Citoyens (découlant des Devoirs et des Droits fondamentaux, contribuant à remplir les uns ou à jouir des autres) peuvent et doivent eux-mêmes être adaptés, sans contrevenir aux Principes (4). Selon les espèces et les Sociétés, les choses peuvent donc être extrêmement simples ou très compliquées.   

Dans tous les cas, des Citoyens sont unis à l’origine pour accroître leurs chances de survie, en d’autres termes pour jouir d’autant de Sécurité que possible, ce qui implique qu’ils aient les uns envers les autres un Devoir de Solidarité. Appliquons donc ce que nous venons de dire au Droit fondamental à la Sécurité, et au Devoir fondamental de Solidarité.

La Sécurité se décline, selon les espèces et leurs capacités, de différentes manières. Au sens premier du terme, elle consiste à être protégé des prédateurs par ses Concitoyens par tous les moyens en leur pouvoir. Mais la Sécurité implique aussi et en premier lieu de ne pas périr de faim au milieu des siens. Si rien, excepté la pénurie alimentaire, ne peut empêcher de manger les animaux sociables qui se nourrissent en ouvrant la gueule ou en tendant le cou, les autres doivent partager la nourriture qu’ils collectent généralement en commun. Le souci de Sécurité conduit également certaines espèces à construire des abris individuels ou collectifs pour se protéger des prédateurs et du climat. Dans le cas des abris individuels, chaque Citoyen doit construire le sien, et la Cité doit lui garantir qu’il n’en sera pas délogé. Dans le cas des abris collectifs, tous les Citoyens doivent contribuer à leur manière à sa construction et ont le Droit de s’y abriter. Bien d’autres Droits indirects peuvent de même découler du Droit fondamental à la Sécurité.

La Solidarité, elle aussi, se décline, selon les espèces et leurs capacités, de différentes manières. Le premier objet de la solidarité entre Concitoyens est bien sûr d’assurer leur Sécurité au sens premier du terme. Suivant les espèces, les Citoyens, s’ils n’ont guère de moyens de défense, forment simplement une masse ou, s’ils sont capables de se défendre, font front aux prédateurs et se portent mutuellement secours. Dans le premier cas, le Devoir des Citoyens est de rester grouper, dans le second, d’aider à repousser les prédateurs. Le Devoir de solidarité peut même aller, chez certaines espèces, jusqu’à emporter un blessé voire même essayer de le soigner. Par ailleurs, nous avons vu que la notion de Sécurité pouvait s’étendre à la question de la nourriture et des abris. Le Devoir de Solidarité implique alors que les Citoyens s’arrangent de telle sorte qu’aucun d’entre eux ne meure de faim ou que tous soient abrités. C’est évidemment chez l’Homme, doué de capacités extraordinaires, que le Devoir de Solidarité peut être poussé le plus loin, même envers des individus qui, chez les animaux, ne seraient pas Citoyens (enfants, étrangers) ou ne le seraient plus (malades, vieux, etc.).

Remarquons, à propos des Sociétés où la collecte de nourriture et la construction d’abris sont des entreprises collectives, que chaque Citoyen doit en profiter, alors que tous n’y participent pas directement. En effet, la Cité, pour garantir les différents Droits de ses Citoyens, a besoin qu’un ensemble de tâches soit accompli en même temps, tâches qui nécessitent des compétences, des qualités, des capacités, des forces différentes et sont donc généralement effectuées par les mêmes individus, plus rarement par roulement. Ainsi, les uns, en remplissant leur tâche, permettent aux autres d’être disponibles pour remplir la leur, et vice versa. Au final, tous profitent directement ou indirectement de l’activité de chacun. Il apparaît ainsi que la spécialisation et la répartition des tâches existent dans certaines Sociétés animales sans être pour autant une cause d’inégalités. En fait, elles existent de façon plus ou moins poussée dans toutes les Sociétés, ne serait-ce qu’en raison de la distinction des sexes. Il apparaît également que, puisque l’acquittement de ces tâches confère aux individus des Droits dans la Cité, s’en acquitter est pour eux un Devoir envers la Cité. Il apparaît enfin que, si défendre la Cité et être solidaire de ses Concitoyens sont les premiers Devoirs, participer à la vie de la Cité sous une forme reconnue par elle est en réalité le principal Devoir du Citoyen, celui qu’il remplit en permanence, les deux premiers ne pouvant être remplis qu’à l’occasion, les occasions étant de plus en plus rares à mesure que la Cité est de plus en plus forte (5).

Il n’est donc pas nécessaire que les individus soient identiques et fassent les mêmes choses pour qu’ils soient Citoyens et aient les mêmes Droits que leurs Concitoyens : il suffit que la Cité reconnaisse qu’un individu a fait ce qu’elle attend de lui pour qu’elle voit en lui un Citoyen. En d’autres termes, tout Citoyen a avant tout le Devoir de participer à la vie de la Cité sous une forme reconnue par elle, et doit jouir en retour, comme tous ses Concitoyens, du Droit de profiter de tous ses bienfaits. Ce Droit est donc conféré aux Citoyens par leur Citoyenneté elle-même. Or, chez l’Homme, les bienfaits de la Cité qui sont le fruit de la participation de tous les Citoyens comprennent aussi les différentes productions individuelles et collectives présentes sur le marché. Tout Citoyen, pour profiter réellement des bienfaits de sa Cité et être l’égal en Droits de ses Concitoyens, doit donc avoir le Droit d’accéder au marché en raison de sa Citoyenneté, c’est-à-dire du simple fait d’être Citoyen.

Tels sont les Principes de l’ordre social, de la Cité, c’est-à-dire de toute Société. Il y a pourtant loin entre ces Principes et notre réalité. En effet, si le Principe d’Égalité n’est pas inconnu des hommes, il n’est pour eux au mieux qu’un idéal sans consistance. Partant, ils méconnaissent les Devoirs (quand encore ils ne rejettent pas purement et simplement cette notion) et les Droits du Citoyen et vident de son sens le concept de Citoyenneté. Ce qu’ils appellent société est davantage une concentration d’individus qu’une association politique. Ne parlent-ils pas d’ailleurs de société inégalitaire ou de société individualiste sans apercevoir la contradiction que renferment ces expressions ? Certes, les hommes, de par leur nature sociable, tendent à vivre en Société, à établir l’Égalité, mais une force s’y oppose et ruine leurs efforts. Aussi les uns pensent que l’inégalité est dans la nature des choses et s’y résignent, les autres l’imputent au comportement des hommes ou de certains d’entre eux et adoptent des politiques fondées sur des conceptions erronées de l’Égalité ; tous négligent la force en question et personne ne connaît les Principes.

Une Vérité saute pourtant aux yeux : un riche et un pauvre, qui théoriquement sont tous deux Citoyens, ne sont pas et ne seront jamais égaux en droits, si ce n’est pour des sophistes. Il est donc vain d’espérer établir l’Égalité tant que subsistera ce qui sépare de fait les uns des autres, ce qui fait de l’un un riche et de l’autre un pauvre. Or pourquoi un riche et un pauvre sont-ils inégaux en droits ? N’est-ce pas la différence de fortune, la quantité de monnaie dont ils disposent, qui confère à chacun des droits en proportion, autrement dit un droit inégal d’accéder au marché et à tous les bienfaits de la « Cité » ? L’inégalité n’est-elle donc pas liée à la monnaie ?

A ce stade de la réflexion, auquel certains sont déjà parvenus (6), deux solutions peuvent être envisagées pour établir l’Égalité : répartir également la monnaie, au besoin en modifiant son fonctionnement ou en inventant une nouvelle, ou l’abolir et instaurer un système de rationnement, généralement dans un cadre collectiviste. Au vrai, aucune de ces solutions, aussi audacieuses soient-elles intellectuellement, n’est la bonne. Elles ont le mérite de ne plus voir l’Homme comme l’obstacle à l’Égalité, mais elles se trompent encore sur la nature et le rôle de la monnaie qui ne peut ni se répartir ni être répartie également et qu’il ne suffit pas d’abolir, même si elle doit effectivement disparaître. Car si la monnaie est bien le moyen de l’inégalité, elle n’en est pas la cause profonde, n’étant qu’une conséquence de Largent.

Mais qu’appelons-nous Largent ? Ce n’est donc pas la monnaie, ce n’est pas non plus le système monétaire, ce n’est pas même les riches. Largent, c’est ce qui précède la monnaie, c’est son fondement, sa raison d’être, sa racine, sa source, c’est la croyance que la notion de valeur (marchande) est nécessaire pour échanger. La monnaie découle de Largent, elle en est le vecteur, elle ne peut exister sans lui alors qu’il peut exister sans elle. Il ne s’agit donc pas seulement d’abolir la monnaie, mais d’anéantir, d’éradiquer, d’extirper des esprits Largent lui-même. Ceci n’est d’ailleurs pas un but en soi, mais sera une conséquence de l’instauration de l’Égalité.

Largent est né de la pratique du troc. A l’époque lointaine où des hommes se mirent à fabriquer des objets qui suscitèrent chez d’autres le désir de les posséder, il n’y eut pas d’autre mode d’échange possible que le troc, c’est-à-dire l’échange direct d’objets entre individus. L’échange régulier de certains objets contre une quantité d’autres objets finit par établir une équivalence de valeur entre les uns et les autres, la valeur des premiers étant exprimée par une quantité des seconds, lesquels, à l’unité, constituaient l’unité de valeur. La notion de valeur (marchande) s’étant ainsi introduite dans les échanges, les hommes en furent bientôt prisonniers. Mais l’échange direct entre deux individus est souvent impossible. La solution est alors l’échange indirect ou triangulaire qui consiste à ce que l’un d’eux échange avec un troisième individu pour acquérir un bien qu’il échangera ensuite avec l’autre contre l’objet réellement désiré. Le bien ayant changé deux fois de mains, n’ayant été pour l’échange qu’un moyen, est un moyen d’échange. Ainsi, Largent apparaît avec le troc qui porte en germe les notions d’unité de valeur et de moyen d’échange, autrement dit tous les ingrédients de la monnaie (moyen d’échange standard) .

Le troc, Largent et la monnaie (qui fait du troc indirect le mode d’échange ordinaire) ont chacun des conséquences dramatiques d’un point de vue social.

Sous le troc, les individus échangent entre eux. Chacun doit être propriétaire de sa production pour avoir le droit de l’échanger contre quelque chose qu’il possèdera également. Il s’active donc pour lui-même, non pour la Cité, et n’a de droits que ceux qu’il parvient à se ménager, la Cité n’ayant plus guère de rôle à jouer. Ainsi, le troc vide la Citoyenneté de son sens en réduisant les protagonistes des échanges à de simples individus.

Sous Largent, sur lequel reposent le troc et la monnaie, les hommes croient que les objets ont une valeur, qu’ils doivent être échangés contre des objets de valeur équivalente et que les échanges consacrent cette équivalence. Mais c’est en réalité le fait de les échanger qui fixe leur valeur. Or si des considérations humaines présidèrent un temps aux échanges sous le troc, l’intérêt égoïste des protagonistes s’y substitua vite, de sorte que le moins pressé ou le plus puissant impose toujours ses conditions. En somme, sous Largent, les échanges et la valeur des choses (leur prix) reposent non sur l’équité mais sur l’arbitraire. Et comme la notion de valeur n’a de sens que si les choses (produits ou services), les travaux et au fond les hommes ont une valeur marchande différente, tout système d’échange fondé sur Largent engendre inévitablement l’inégalité en droits.

Enfin, cerise sur le gâteau ! la monnaie, unité de valeur, matérialise et limite (qui plus est inégalement) le droit de participer aux échanges ou d’accéder au marché (sans que n’entre en compte la dimension sociale des protagonistes de l’échange). Mais c’est aussi un moyen d’échange qui, de par son origine (le troc), s’échange. Aussi fonctionne-t-elle selon deux principes : celui des vases communicants et celui de l’attraction. Les principaux droits passant par elle, puisqu’elle est le moyen d’accéder au marché et de profiter des bienfaits de la « Société », l’intérêt de tout homme est d’en gagner le plus possible aux dépens d’autrui ou de ne pas en perdre. Elle contraint ainsi les hommes à se disputer éternellement, permet aux uns de dépouiller les autres légalement ou illégalement, oblige chacun à se dépouiller lui-même de ses droits (chaque fois qu’il achète), donne à ceux qui en ont le plus du pouvoir sur ceux qui en manquent, les plonge tous dans l’obsession de l’Avoir et les force à ne plus voir le monde qu’à travers Largent. En somme, le système monétaire est non seulement le règne de l’inégalité, mais aussi celui de l’individualisme, de la discorde, de la mesquinerie, de l’escroquerie, du matérialisme, de l’oppression, de l’exploitation, de la corruption, de la frustration, etc. Qu’on le veuille ou non, la plupart des problèmes dans un système monétaire sont liés directement ou indirectement à (l’existence de) la monnaie. Peu importe la façon dont les hommes l’utilisent ; il n’y a pas de bonne utilisation pouvant résoudre tous les problèmes, notamment celui de l’inégalité, car ils sont inhérents à la nature du moyen d’échange qu’est la monnaie et en définitive à Largent. Peu importe également, aux yeux de la « Société », qui profite ou pâtit de l’inégalité, que ce soit l’un plutôt que tel autre, ou encore que les inégalités soient plus ou moins grandes qu’avant : il ne doit y avoir dans la Cité que des Citoyens égaux en Devoirs et en Droits… et tant que le Droit des Citoyens d’accéder au marché de la Cité sera lié à la monnaie au lieu d’être attaché à la Citoyenneté, l’Egalité sera une foutaise.

Mais, malgré tous ses défauts, la monnaie nous apprend qu’un moyen d’échange est un paramètre « social » d’une stabilité incomparable, car il inculque aux hommes les concepts qu’il véhicule et les principes du système qu’il façonne et dans lequel ils vivent. Or c’est le moyen d’échange absurde, permissif, inégalitaire (antisocial) et vecteur de Largent qu’est la monnaie qui doit être proscrit, non le principe même d’un moyen d’échange, d’autant plus que la nature a horreur du vide et qu’à l’heure actuelle un moyen d’échange est indubitablement nécessaire. Un moyen d’échange révolutionnaire serait donc le meilleur garant de la Révolution. Du reste, seul un nouveau moyen d’échange aux propriétés autres que celles de la monnaie, un moyen d’échange véhiculant non seulement un concept d’échange mais surtout les Principes égalitaires de la Cité, pourra extirper Largent des esprits.

En clair, la prochaine Révolution devra consister à remplacer la monnaie, qui incarne aujourd’hui le droit d’accéder au marché et le confère inégalement aux individus, par une carte à puce qui permettra aux Citoyens de prouver aux commerçants leur Citoyenneté, laquelle confèrera seule le Droit d’accéder au marché. Comme la Citoyenneté ne se mesure pas et signifiera la même chose pour tous les Citoyens, ce Droit sera théoriquement illimité et donc égal pour tous. L’exercice de ce Droit (le pouvoir d’achat) sera néanmoins borné en pratique par les envies du Citoyen, par l’exercice par les autres Citoyens de ce même Droit, par la réalité des choses et au besoin par la loi égale pour tous. D’un point de vue philosophique, cette carte civique remplacera bel et bien la monnaie en tant que moyen d’échange, mais, d’un point de vue pratique, elle remplacera les cartes de crédits (et d’autres cartes, comme la carte Vitale, etc.) dont elle sera en fait l’évolution logique et inéluctable. 

Entendons bien : La Carte civique utilisera la même technologie et les mêmes infrastructures que les cartes de crédits, mais, alors que ces dernières servent à manipuler la monnaie, à vérifier que le compte en banque de leur propriétaire est approvisionné et à transférer sur le compte des commerçants les sommes dues par leurs clients, elle servira aux commerçants (chargés de mettre le produit de la Cité à la portée des Citoyens) à vérifier la Citoyenneté de leurs clients et à enregistrer leurs achats de sorte qu’ils puissent prouver à la Cité qu’ils ont eux-mêmes rempli leur rôle et méritent eux aussi la Citoyenneté (7). Tous les Citoyens, quelle que soit leur forme de participation à la vie de la Cité, auront le même Droit d’accéder au marché, de consommer librement, puisque ce Droit leur sera conféré directement par la Citoyenneté, non plus par des unités de quelque nature que ce soit. En somme, la Cité fera pour le Droit d’accéder au marché ce que les démocrates ont obtenu pour le droit de vote, à savoir qu’il ne soit plus lié à la fortune (suffrage censitaire) mais à la nationalité (suffrage universel).

Il est impossible et même inutile d’en dire davantage ici. Nous en avons d’ailleurs dit plus que nécessaire pour ceux qui, en quête de Vérité, n’avaient besoin que d’un déclic pour ouvrir les yeux. Seuls les préjugés monétaires (8) peuvent encore empêcher les autres d’adhérer à ces Principes, d’intégrer le fait que l’Égalité est nécessairement la source de l’harmonie sociale, comme l’inégalité est fatalement celle du désordre, fut-il figé, et de voir dans la Carte civique le seul point de départ d’une solution réaliste au grand problème social. Que ces derniers relisent donc ce texte jusqu’à ce que leur esprit cesse de vadrouiller et que l’évidence s’impose à eux : Des Citoyens, des individus qui participent à la vie de la Cité, ont des Droits dans la Cité parce qu’ils sont Citoyens, et le Droit d’accéder au marché est le plus important d’entre eux, car tout dépend de lui.

Telles sont les conceptions de base du Civisme, une théorie révolutionnaire inédite, même si par certains aspects elle en rappelle d’autres. Ces lignes sont les premières à être publiées. Si vous ne deviez en retenir qu’une chose, souvenez-vous toujours que Largent est l’obstacle à l’Égalité, au respect des Principes de l’ordre social, à l’établissement de la Cité. Il est le véritable ennemi de l’Humanité, le seul ennemi à abattre. Il suffit d’ailleurs de constater que le monde marche sur la tête et tourne autour de lui (à travers la monnaie) pour comprendre qu’il est la clé de voûte du système actuel, son point fort et son point faible, et que c’est sur lui que la prochaine révolution (ou évolution révolutionnaire) devra porter ses coups sous peine d’être un nouveau coup pour rien.



Philippe LANDEUX

17 novembre 2007

Publié dans La révolution nécessaire, laquelle ?, Editions Golias, juin 2009


NOTES

(1) Des Citoyens ne sont plus entre eux dans l’état de Nature, mais celui-ci règne toujours autour des Sociétés qui demeurent entre elles dans un rapport de force.

(2) Ceci est purement théorique puisque les animaux sociables, l’Homme notamment, ne peuvent pas, sauf cas particulier, vivre séparés de leurs semblables. C’est d’ailleurs cette impossibilité qui, chez les hommes, lorsqu’ils perdent de vue les Principes sociaux, permet de multiplier les contraintes et favorise l’apparition d’un état intermédiaire entre celui de Nature et celui de Société : l’état d’Oppression. Quoi qu’il en soit, pour que l’harmonie règne dans la Société, il faut qu’elle repose réellement sur ses Principes théoriques, qu’elle prenne du moins ces derniers pour boussole.

(3) La question de dominance chez les animaux sociables fausse souvent le jugement des hommes qui oublient que, dans les Sociétés animales, leurs membres n’ont qu’un seul Droit, celui d’être en sécurité (ce qui se limite généralement à être en sûreté et à pouvoir manger). Les priorités ou les exclusivités que peuvent avoir les dominants dans certains domaines ne compromettent pas la Sécurité des autres individus et ne sont donc pas une atteinte au Principe d’Égalité.

(4) C’est donc chez l’Homme que les choses seront toujours le plus complexes, puisque, au-delà des capacités physiques de l’espèce et de la Société, interviennent encore des capacités morales qui, si elles le grandissent, peuvent aussi l’enorgueillir, l’égarer et lui faire perdre de vue les Principes.

(5) Certains Citoyens peuvent participer à la vie de la Cité en étant guerriers (soldats ou policiers), en remplissant de façon permanente le Devoir de défendre la Cité et leurs Concitoyens. Mais, s’ils dispensent leurs Concitoyens accaparés par d’autres tâches de remplir ce Devoirs en permanence, nul n’en est dispensé dans les circonstances extraordinaires.

(6) Les personnes pleines de bonnes intentions qui ne sont pas parvenues à ce stade de la réflexion, car elles raisonnent toujours en capitalistes et non d’après les Principes de l’ordre social, sont incapables d’envisager mieux que des taxes et une redistribution de leur produit ou un revenu minimum universel (sous quelque nom et forme que ce soit) ou encore le financement des activités sociales relevant aujourd’hui du bénévolat. Elles ne veulent pas l’Égalité entre les Citoyens, concepts qui les dépassent, mais moins d’inégalités entre les individus, au nom de la l’Équité, principe illusoire à l’origine de l’échange monétaire. Mais qui ne voit pas que les mots pompeux et vagues tels que Équité, Dignité, décence, etc. lient les droits à la monnaie, nient inconsciemment qu’ils doivent être conférés par la Citoyenneté seule, et cautionnent en définitive l’inégalité, l’exploitation, la violation des Droits du Citoyen, dont le premier d’entre eux, celui de profiter également des bienfaits de la Cité ?

(7) Nous parlons ici de commerçants au sens propre, mais toute entreprise individuelle ou collective sera en fait dans le même cas : elle aura, selon sa catégorie et son potentiel humain, des résultats minimums de vente (non de production) à atteindre, des résultats d’un niveau prouvant à la Cité la réalité et l’utilité de son activité, des résultats que l’usage des Cartes civiques permettra à la Cité de contrôler automatiquement. Lorsqu’une entreprise les atteindra, les Cartes civiques de tous ses employés seront validées. (Bien sûr, nous simplifions.) Dans le cas contraire, tous ses employés seront sanctionnés également. Ainsi la Cité ne contrôlera pas l’activité individuelle des Citoyens, mais celle des entreprises auxquelles il appartiendra de gérer leur personnel et leurs efforts.

(8) Largent engendre la monnaie ; les hommes naissent dans le système monétaire et utilisent la monnaie sans se poser de questions ; cette utilisation façonne leur mode de raisonnement et leur inculque Largent ; au final, leur esprit est formaté par Largent, ils pensent et voient le monde à travers lui et ne peuvent pas le concevoir sans lui. Ainsi, même lorsqu’ils envisagent un système non-monétaire dont Largent serait a priori éradiqué, ils reproduisent inconsciemment les schémas du système monétaire. Le troc réduit les Citoyens à de simples individus. Largent oblige à échanger entre individus et à établir des équivalences (de valeur) entre les choses. La monnaie lie le droit d’accéder au marché à des unités, passe de mains en mains, limite arbitrairement le pouvoir d’achat, met à prix toute chose et impose l’inégalité. Aussi, les principaux réflexes ou préjugés monétaires consistent à négliger la dimension sociale des individus, à croire qu’il doit y avoir échange de droits entre individus, à vouloir lier le pouvoir d’achat à autre chose que la Citoyenneté, à limiter celui-ci par un système artificiel d’unités ou de rationnement, à introduire d’« heureuses » inégalités, etc. Toutes les objections contre l’Égalité et la Carte civique, toutes les incompréhensions à leur sujet et tous les systèmes soi-disant alternatifs au capitalisme autre que la Cité sont fondés sur des préjugés de ce genre, des préjugés dits monétaires ou capitalistes.

 A lire en complément : Le vrai libéralisme

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11:53 Écrit par Philippe Landeux dans 4. BASES DU CIVISME | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : carte, civique, cité, largent, argent |  Facebook | |  Imprimer |

Commentaires

"Or l’intérêt suprême de tout être vivant est de rester en vie."

Quelle bonne blague !

Croyez-vous en la vie éternelle ?

Si oui, elle est là d'elle-même, l'être vivant n'a rien à faire pour gagner ce qu'il a déjà et donc aucun intérêt à agir en un quelconque sens pour ce qu'il a déjà.

Sinon, il est parfaitement contradictoire de croire en la mort inéluctable et de prétendre que l'intérêt suprême serait de réaliser cette chose crue impossible de rester en vie.

Écrit par : Pierre | mardi, 26 novembre 2013

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